Distinguo entre

rouelles à rayons et fusaïoles:

par Edgar & Joële WENDLING

paru dans

"Numismatique & Change" N°284, Juin 1998, p.31 - 32 et dans

"Le Prospecteur" N°25, Octobre-Novembre 1998, p.16 - 18)

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Le mot "rouelle" figure dans le Petit Larousse avec les 2 sens:

"Partie de la cuisse du veau ou du porc coupée en rond " / "Tranche coupée en rond".

Ces 2 sens ne s'appliquent évidemment pas à notre cas!

Quant au mot "fusaïole", il manque dans le Petit Larousse!

Ce mot vient du nom masculin italien "fusaïolo" qui, par francisation, a donné "fusaïole". On devrait donc dire "un fusaïole" comme préconisé par le Littré mais, vox populi, vox dei, tout le monde dit "une fusaïole" .

Que sont donc ces rouelles à rayons et ces fusaïoles?

Rouelles à rayons:

Ce sont de petites roues, presque toutes ajourées, à rais c'est-à-dire à rayons (de 1 à 24 rais), à moyeu perforé ou non, en or, argent, bronze, étain, plomb, potin, fer, terre cuite, bois ou os.

Diamètre: 6 millimètres à 95 centimètres.

Les plus anciennes que l'on ait retrouvées (2500 - 2000 BC) sont pré-hittites, les plus récentes sont lapones (1800 - 1867 AD).

Il y eut profusion de rouelles à rayons aux époques gauloise et gallo-romaine (120 BC - 200 AD) ( on les retrouve dans les proportions approximatives suivantes:

70.000 rouelles à rayons en plomb pour

500 en bronze,

35 en argent et

2 en or

ainsi qu'à l'époque mérovingienne (580 - 700 AD).

Ces rouelles à rayons ont joué des "rôles" variés selon les civilisations, les religions, les époques.

Elles ont servi de:

Signalons aussi que des dessins de roues à rayons se trouvent déjà sur certains galets peints de la Grotte du Mas-d'Azil (Ariège) (9500 - 6000 BC) ainsi que sur le Dolmen de Petit-Mont, commune d'Arzon (Morbihan) (5000 - 4000 BC), donc très longtemps avant l'invention de la roue à rayons "utilitaire" qui ne vit le jour que vers 3700 BC en Transcaucasie.

Fusaïoles:

Ce sont des sortes d'anneaux ( de sections variées) servant, si leur moment d'inertie est suffisant, de volant d'inertie au bas du fuseau de la fileuse ou, si leur moment d'inertie est insuffisant, d' "anneau d'arrêt", de butée du fil au bas du fuseau ou de "coïnce-fil" au haut du fuseau.

On trouve aussi des objets de même forme que les fusaïoles, objets qui cependant ne méritent pas ce nom puisqu'il s'agit simplement de perles de collier.

Les fusaïoles se distinguent donc essentiellement (il y a de très rares exceptions) des rouelles par l'absence de rayons.

Il se trouve des fusaïoles en or, argent, bronze, plomb, étain, alliage plomb-étain, potin, fer, ambre, cristal de roche, marbre blanc, pierre, schiste, stéatite, grès, terre cuite, terre cuite ornée de fils d'étain, faïence, verre, bois, écorce de pin, corne, os, ivoire et ramure de cerf.

Des oursins fossiles percés d'un canal axial ont servi de fusaïoles jusqu'en 1918 AD.

Aux époques gauloise et gallo-romaine, ce sont principalement des tessons de céramique, des fragments de vases brisés, arrondis par usure et percés, qui servaient de fusaïoles.

En 1850 - 1900 AD, en Velay et dans les Landes, des boutons percés, des liards percés, des pommes de terre percées et des rondelles percées de gros légumes servirent de fusaïoles.

Diamètre extérieur des fusaïoles: 1,5 à 6,5 centimètres (cependant certains Indiens Salish de la région de Vancouver utilisaient des fusaïoles discoïdales en bois d'un diamètre de 12 à 25 cm).

Diamètre du canal axial des fusaïoles: 0,3 à 2,3 centimètres.

Les plus anciennes fusaïoles connues remontent au néolithique ancien (6500 - 5750 BC), les plus récentes, dans nos régions, datent de 1930 AD.

Les fusaïoles sont toujours en usage, en ce début de 21ème siècle, dans toutes les régions où il subsiste des fileuses (Amérique du Sud, Géorgie…).

"Fusaïole" est un mot savant inventé par SCHLIEMANN vers 1860 - 1870 AD. En fait, dans beaucoup de nos provinces, ces fusaïoles portaient des noms particuliers:

Dans les autres régions de France où l'on ne trouve que peu de fusaïoles parce que les rouets y ont détrôné les fuseaux à partir de 1530 AD, les appellations locales des fusaïoles ne nous sont pas parvenues.

Un brouillamini savamment entretenu:

Dès 1860 - 1870 AD, les archéologues se mirent à appeler "rouelles" les fusaïoles.

Cette imprécision de langage fut à l'origine d'un embrouillamini que d'aucuns, par ignorance ou plutôt par propension au lucre, entretiennent encore de nos jours!

Les prospecteurs, à l'aide de leurs détecteurs à métaux, déterrent actuellement par centaines des fusaïoles en étain ou en alliage plomb-étain, toutes postérieures à environ 1200 AD, la plupart modernes, fabriquées et vendues en 1850 – 1900 AD au prix (en 1862 AD) de 2,5 centimes l'unité, soit  8 eurocent.

Le "mystère" des fusaïoles:

Indépendamment de leurs rôles utilitaires, les fusaïoles ont joué, à certaines époques du moins, des rôles mal connus mais qui sont attestés par les observations suivantes:

Rouelles à rayons / Fusaïoles: la soi-disant "théorie monétaire":

Signalons pour terminer que ni les rouelles à rayons ni les fusaïoles, objets monétiformes certes, n'ont jamais servi ni de "pré-monnaies", ni de monnaies gauloises.

Cette "théorie monétaire" avait vu le jour en 1836 AD.

Dès 1862 AD (cf. Rev.Num.1862, p.158), Emile HUCHER, spécialiste ès monnaies gauloises, écrivait:

"On ne pense plus à revendiquer pour ouvrir la série déjà si riche du numéraire gaulois, ces joujoux métalliques, dignes tout au plus de figurer dans un musée ethnographique comme échantillons des amulettes d'un peuple adonné aux pratiques superstitieuses".

Certains, de nos jours, feignent encore de croire à cette "théorie monétaire":

il est évidemment très lucratif de vendre de très communes fusaïoles en plomb des années 1850 - 1900 AD en les faisant passer pour de rares monnaies gauloises!!